Les Korrigans

par Arcanum  -  14 Septembre 2015, 15:12  -  #mythologie

Les Korrigans

Les lutins et les gnomes abondent en Bretagne, et se nomment Korrigans , Farfadets, Korrils, Poulpikets, Kornandons ou Ozégans, selon les lieux. Toujours d’allure humaine et de toute petite taille, ces créatures se révèlent parfois capricieuses et facétieuses. Les Korrigans sont de taille minuscule, et possèdent une grosse tête fort laide et très ridée, avec un très long nez. Ils sont noirs et velus, et malgré leur maigreur, montrent une force prodigieuse. Ils portent des vêtements courts, inusables, de toile grise pour les jours ordinaires, de couleur vive quand ils vont aux noces et aux fêtes. Les korrigans de sexe masculin ont sur la tête un grand chapeau à ruban de velours et les Korriganes, un petit bonnet violet. Toujours prêts à vous entraîner dans leur sarabande, ils sont partout. Peu actifs en hiver, ils se calfeutrent sous terre ou au creux des arbres, dans les buissons, les tertres ou les greniers. Aux beaux jours, ils deviennent familiers et farceurs, menant parfois grand bruit, la nuit, pour effrayer l’habitant. Les Korrigans, "danseurs de nuit" de l’île d’Ouessant invitent les passants à se joindre à leur ronde sur les falaises en leur promettant des trésors. Celui qui accepte doit planter son couteau en terre. Puis, il faut qu’en suivant la danse, il rase le couteau à chaque tour sans le dépasser. S’il réussit, les lutins lui accordent sa demande quelle qu’elle soit. Les Korrigans sont à la fois alchimistes et forgerons. La légende d'Ys, par exemple, leur attribue la création de l'ouverture et la fermeture des vannes de la ville d'Ys. On ne peut les voir que la nuit danser au clair de lune, car depuis la venue du christianisme en Bretagne, ils sont obligés de se cacher. Loin d’être immortels, ils naissent et meurent sous terre aujourd'hui. Ils sont certainement à l'origine de la vénération des dolmens car ils adorent y festoyer. Ils ne sont pas méchants mais simplement espiègles. Ils jouent des tours pendables à ceux qui leur manquent de respect, mais à ceux qui les traitent comme il convient, ils témoignent de la bienveillance et rendent maints services. Ils aiment s'occuper des chevaux et assistent volontier la ménagère. Les Korrigans sont d'une grande agilité. Ils agissent sournoisement à bord des bateaux. Ce sont eux qui défont les manoeuvres, abattent les voiles brusquement, se jettent sur les marins et leur tirent les oreilles pour leur faire avaler leur chique. Parfois cependant, quand le bateau est propre, ils savent lire le compas et réveiller l'homme de barre qui s'endort. Les Korrigans sont capables de grande gentillesse ou de terribles vengeances. Ainsi, on dit que les nuits de lune rousse, ils vont fleurir les tombes des marins perdus en mer en y jetant une branche de buis.

Et voici quelques légendes sur ces créatures...

Le Bossu et les Korrigans:

On raconte qu'un jour, un bossu vient à passer près d'une clairière. Il aperçoit des Korrigans qui s'amusent à chanter :
- "Lundi, mardi, mercredi, ...lundi, mardi, mercredi...".
- Ben alors, les Korrigans, elle est pas finie, votre chanson, moi je peux vous donner la suite ! se moque gentiment notre bossu.
- Attention, disent les Korrigans, si ce que tu nous promets n'est pas à la hauteur de nos souhaits, tu seras sévèrement puni de ton audace !



Et le bossu de chantonner :

- Lundi, mardi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi, et puis le dimanche aussi et voilà la s'maine finie !
- Hourra ! crient les Korrigans tellement ils sont contents ! Notre chanson est plus longue à présent ! Dis-nous c' que tu souhaites : argent, beauté ?
- Ben, si vous pouvez, j'aimerais bien me séparer de ma bosse.
Sitôt dit, voilà les Korrigans qui s'emparent du bossu, et le jettent dans un trou.
Quand il réapparaît, le voilà tout droit notre bossu ! Tout beau !
Mais n'oubliez jamais : souvent, les intrépides ont moins de chance. Quiconque essaie d'entrer dans la ronde des Korrigans se voit piégé toute la nuit jusqu'à épuisement !
Le proverbe ne dit-il pas : "Vengeance de lutin, on n’en voit pas la fin."


La Fête des Korrigans au Manoir:

Au temps passé , il existait sur la montagne voisine une maison de Korrigans, sans doute un dolmen, et ces malicieux petits êtres avaient pris la fâcheuse habitude d'envahir chaque nuit le manoir pour s'y livrer à une infernale fête. On les entendait courir de la cave au grenier, s'appeler de leurs voix graves et discordantes, mener dans toutes les chambres un affreux remue-ménage.
Les habitants n'étaient pas à l'abri de leurs brimades. Le dernier d'entre eux qui se couchait était assuré de recevoir, sur cette partie charnue de sa personne qu'il devait tendre pour se fourrer dans le lit clos, une épouvantable tape saluée aussitôt par des rires stridents et des hurlements de jubilation.
Le tapage était tel, les ustensiles, la vaisselle, le meubles semblaient si terriblement bouleversés, secoués, trainés à hue et à dia, qu'on s'attendait à les retrouver le lendemain matin disloqués ou réduits en miettes.
Eh bien pas du tout ! A l'aurore, chaque chose avait repris sa place habituelle et n'offrait aucune trace du dur traitement que les Korrigans lui avaient fait subir. D'ailleurs, ceux-ci, lorsqu'ils exécutaient dans la grande salle leurs rondes folles, s'accompagnaient souvent d'un refrain breton traduisible à peu près ainsi :

"Rions, sautons, chantons, dansons,
Du crépuscule à l'aube claire.
Mais tout ce que nous défaisons,
Hélas ! Il nous faut refaire".

Désolé de ne plus pouvoir dormir en paix, d'être abandonné par ses domestiques qui cherchaient ailleurs des maisons plus tranquilles, le seigneur de Coatbilly s'en alla consulter la vieille Tinah de la Croix des Gardiens, matrone expérimentée et d"excellent conseil. Après lui avoir offert un écu neuf et une poule pondeuse, il lui exposa son cas en détail. La bonne femme écoutait sans mot dire. Elle réfléchit longtemps, puis , se levant, sortit sur le seuil et examina le soleil, qui descendait vers les bois de Quistinic au milieu de nuages rouges comme braise.

'' Cela va bien, prononça-t-elle. Il y aura vent cette nuit, il faut en profiter. Mais dites-moi d'abord : par où les Korrigans entrent-ils dans votre manoir ?"

- Par n'importe où, Tinah, au besoin par le trou de la serrure. J'ai beau tout fermer et verrouiller soigneusement, ils arrivent toujours à découvrir quelques pertuis. Mais je dois dire qu'avant d'envahir ma maison, ils en ont fait le tour, et ils remarquent une porte ou une fenêtre mal close, c'est par là qu'ils pénètrent chez moi.

- Eh bien , monsieur, voici ce qu'il convient de faire. Ce soir, vous laisserez ouvertes des lucarnes de votre grenier. Vous poserez sur l'appui un sac de plumes dont l'ouverture sera déliée et tournée en dehors. Vous y attacherez une corde qui traînera jusqu'au pied de la muraille. Soyez sûr que les Korrigans voudront se servir de cette corde pour entrer. Ils s'y suspendront et leur poids fera basculer le sac. Mais celui-ci ne tombera pas jusqu'en bas, parce que vous l'aurez retenu par une corde fixée à l'une des solives. Il restera donc en suspens. Tout son contenu se videra et sera emporté par le vent. Comme ils l'avouent dans leurs chansons, les Korrigans sont obligés, par leur nature, de remettre en place ce qu'ils ont dérangé. Ils seront donc forcés de courir après vos plumes et de toutes les ramasser. Celles-ci étant dispersées aux quatre coins du ciel, ils n'arriveront jamais à tout retrouver, et la honte les empêchera de revenir désormais chez vous. Les instructions de la vieille Tinah furent suivies de point en point, et les choses se passèrent selon ses prévisions. Un concert horrible de glapissements et d'imprécations suivit la chute du sac et l'envol éperdu de ce qu'il renfermait. Il y eut des galopades, des bonds, des clameurs dans la cour, dans les bois, dans les champs, dans les prés, puis le bruit s'éloigna, s'amoindrit, s'éteignit. Depuis, Coatbilly n'a jamais reçu la visite des Korrigans, et ses aimables habitants peuvent dormir, aujourd'hui, sans crainte des mauvais esprits, sur leurs deux oreilles.

Le Roi des Korrigans

A Riantec, il y avait autrefois une veuve qui avait un fils. Tous deux vivaient pauvrement, et ils étaient obligés de tirer la charrue à tour de rôle parce qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour acheter une paire de boeufs. Néanmoins, la veuve tirait parti de tout ce qu'elle pouvait et sa cabane était tenue très proprement. On ne tarissait pas d'éloges sur elle, dans le pays, et on aurait bien voulu qu'elle se tirât d'affaire. Malheureusement, les temps étaient rudes alors, et personne ne pouvait les aider autrement qu'en leur donnant parfois du pain et quelques galettes de blé noir. Cela n'empêchait pas le fils d'être un beau garçon courageux au travail. Or, une nuit, la veuve eut un songe : elle se vit dans une grande forêt à la poursuite d'un attelage tiré par deux boeufs blancs et noirs. Au bout d'une course épuisante, elle parvenait enfin à rattraper l'attelage et elle le ramenait à la maison. Elle fut très impressionnée par ce rêve, et, le matin, elle dit à son fils :

- Allons à la foire d'Hennebont pour y chercher une paire de boeufs.
- Mais, ma mère, répondit le fils, nous n'avons pas le moindre argent !
- Cela ne fait rien, dit-elle, je sais que j'en trouverai.

Ils partirent donc pour la foire d'Hennebont. Ils marchaient d'un pas rapide et, à la croisée de trois chemins, ils virent un petit homme sortir de dessous la terre et venir vers eux.

- Où allez-vous comme cela ? demanda le petit homme.

- À la foire, à Hennebont, répondit le fils, pour acheter une paire de boeufs. Mais nous n'avons pas d'argent pour payer.

- Si vous descendez avec moi dans ce trou, dit le petit homme, et si vous savez vous comporter comme il faut, je vous garantis que vous ne manquerez de rien.

Ils suivirent le petit homme et s'engagèrent dans un trou, au milieu d'un buisson. Le trou leur paraissait bien trop petit pour eux, mais quand ils descendirent, ils ne sentirent aucun gêne. Ils furent alors saisis d'étonnement, car ils se trouvaient dans une grande maison remplie d'enfants qui n'étaient pas plus grands qu'un sabot de bois. C'étaient tous des Korrigans. On leur dit que le père était très malade et sur le point de mourir, mais que s'ils connaissaient quelque remède, ils en seraient récompensés largement. La veuve réfléchit et demanda qu'on allât lui chercher des herbes. Les Korrigans sortirent et revinrent peu après, apportant ce que la femme avait demandé. Alors elle confectionna des tisanes et les fit boire au malade. Celui-ci commença à se sentir mieux.

- Si vous sauvez mon mari, leur dit la mère des Korrigans, vous ne manquerez jamais plus de rien.

Ils restèrent là trois jours et trois nuits à soigner le père des Korrigans, mais ils ne trouvaient pas le temps long et s'imaginaient être là seulement depuis trois heures. Le père des Korrigans fut bientôt guéri. Il dit à la veuve et à son fils :

- Venez avec mon épouse et moi-même. Nous vous donnerons une maison et tout ce qu'il faut pour bien y vivre. Ils arrivèrent à un grand bois dont les arbres n'avaient pas été élagués depuis bien longtemps. Le Korrigan se dirigea vers une grosse pierre que, malgré sa petite taille, il souleva sans difficulté. Il y avait là un trou, très profond, mais très étroit, comme celui que la veuve et son fils avaient emprunté pour aller chez les Korrigans. Le petit homme leur demanda d'y pénétrer. Ils descendirent et furent bien étonnés de ce qu'ils voyaient : il y avait là une grande maison, avec de beaux meubles et de la vaisselle abondante, et de bons lits avec des couvertures. Par la fenêtre, on voyait une prairie bien verte, avec des vaches et des boeufs qui paissaient.

- Tout cela est à vous, dit le père des Korrigans. Vous l'avez mérité puisque vous m'avez sauvé la vie. Mais je dois vous avertir qu'un grave danger vous menace. Dans huit jours, quelqu'un viendra ici. C'est mon père. Il est vieux et très méchant. Il viendra ici pour vous effrayer et tenter de vous chasser. Si vous refusez de partir, il vous tuera après avoir prononcé contre vous toutes sortes de malédictions. Mais je vais vous dire ce qu'il faut faire. Quand vous l'entendrez arriver, que la mère se place au pied du lit tandis que le fils se cachera dessous. Mon père aura un énorme couteau et un revolver à sept coups, mais quand il tirera, jetez-vous par terre et il ne pourra vous atteindre. Il essaiera alors de vous tuer avec son couteau et c'est alors que votre fils interviendra. Mais, je vous l'assure, s'il vous attrape, il vous tuera. La huitième nuit, la mère et le fils entendirent un grand bruit et commencèrent à trembler. Ils virent le vieux Korrigan qui tempêtait et jurait.

- Ah ! criait-il, je vous vois et vous êtes à moi !

Il les pousuivait l'un et l'autre. La mère se plaça au pied du lit tandis que le fils se cachait dessous. Il tira sept coups de revolver, mais la veuve s'était jetée par terre et elle ne fut pas atteinte. Alors, le vieux Korrigan brandit son couteau, qui était presque aussi grand que lui-même, et se précipita vers la pauvre femme. Mais, à ce moment, le fils sortit de dessous le lit et lui coupa la tête. Alors, à ce même moment, arrivèrent des Korrigans en grand nombre, ils étaient sûrement plus d'une centaine. Ils riaient et dansaient de joie en répétant :

- Que s'est-il donc passé ici ? Que de plaisir nous allons avoir ! Il est mort, le barbare, le cruel qui nous tyrannisait ! Nous allons faire la fête. Nous danserons et nous planterons un arbre en signe de notre liberté.

Et les Korrigans manifestaient bruyamment leur joie. Quant à la veuve et son fils, ils vécurent tranquillement dans la maison que leur avaient donnée les Korrigans, et ils ne manquèrent jamais de rien.

Les Korrigans